lundi 22 avril 2013

K. Popper - Conjectures et réfutations.

Philosophie -



"C'est au cours de l'été 1919 que ces trois théories — la théorie de l'histoire de Marx, la
psychanalyse et la psychologie individuelle — ont commencé à susciter en moi de plus en plus de
réserves, et je me suis mis à m'interroger sur la légitimité de leur prétention à la scientificité. Le
problème m'est sans doute d'abord apparu sous une forme assez simple : « En quoi le marxisme, la
psychanalyse et la psychologie individuelle sont-ils insatisfaisants ? Qu'est-ce qui les rend si
différents des théories physiques, de la théorie newtonnienne et, surtout, de celle de la relativité ? »
J'ajouterais, pour faire bien apparaître cette différence, que rares étaient ceux parmi nous qui
eussent affirmé alors qu'ils croyaient à la vérité de la théorie einsteinienne de la gravitation. Ce
n'était donc pas le fait de mettre en doute la vérité des trois théories en cause qui me posait problème,
mais bien un autre aspect. La difficulté ne tenait pas non plus au fait que j'avais simplement le
sentiment que la physique théorique comportait plus d'exactitude que le type de théorie élaboré en
psychologie ou en sociologie. Ainsi, ce n'était, à ce moment-là du moins, ni le problème de la vérité
ni celui de l'exactitude ou de la quantification qui me préoccupait. J'avais plutôt le sentiment que les
trois doctrines, en dépit de leur prétention à la scientificité, participaient davantage des anciens
mythes que de la science et qu'elles ressemblaient plus à l'astrologie qu'à l'astronomie.
J'avais remarqué que ceux de mes amis qui s'étaient faits les adeptes de Marx, Freud et Adler
étaient sensibles à un certain nombre de traits communs aux trois théories, et tout particulièrement à
leur pouvoir explicatif apparent. Celles-ci semblaient aptes à rendre compte de la quasi-totalité des
phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d'attribution respectifs. L'étude de l'une
quelconque de ces théories paraissait agir à la manière d'une conversion, d'une révélation
intellectuelle, exposant aux regards une vérité neuve qui demeurait cachée pour ceux qui n'étaient
pas encore initiés. Dès lors qu'on avait les yeux dessillés, partout l'on apercevait des confirmations :
l'univers abondait en vérifications de la théorie. Quels que fussent les événements, toujours ils
venaient confirmer celle-ci. Sa vérité paraissait donc patente, et les incrédules étaient à l'évidence des
individus qui ne voulaient pas voir la vérité manifeste et refusaient de l'apercevoir, soit parce qu'elle
allait contre leurs intérêts de classe, soit en raison de refoulements non encore « analysés » mais qui
requéraient de manière pressante un traitement.
Le trait le plus caractéristique de cette conjoncture intellectuelle était, selon moi, le flot
ininterrompu des confirmations, des observations « vérifiant » les théories en question ; et leurs
partisans ne manquaient pas de souligner constamment cet aspect. Nul marxiste ne pouvait ouvrir de
journal sans trouver à chaque page des faits qui venaient confirmer sa manière d'interpréter
l'histoire : non seulement dans les informations, mais dans la manière même dont celles-ci étaient
présentées — révélant l'orientation de classe du journal — et surtout, bien évidemment, dans ce que
celui-ci omettait de dire. Les analystes freudiens insistaient sur le fait que leurs théories se trouvaient
continuellement vérifiées par leurs « observations cliniques ». Quant à Adler, une expérience qu'il
m'a été donné de faire m'a vivement marqué. Je lui rapportai, en 1919, un cas qui ne me semblait pas
particulièrement adlérien, mais qu'il n'eut aucune difficulté à analyser à l'aide de sa théorie des
sentiments d'infériorité, sans même avoir vu l'enfant. Quelque peu choqué, je lui demandai comment
il pouvait être si affirmatif. Il me répondit : « grâce aux mille facettes de mon expérience »; alors je
ne pus m'empêcher de rétorquer : « avec ce nouveau cas, je présume que votre expérience en
comporte désormais mille et une ».
Ce qui me préoccupait, c'était que ses observations antérieures risquaient de n'être pas plus
fondées que cette nouvelle observation, que chacune d'elles avait été interprétée à la lumière de
l'« expérience antérieure », mais comptait en même temps comme une confirmation supplémentaire.
Que confirmait en réalité l'observation ? Rien de plus que le fait qu'un cas peut être interprété à la
lumière de la théorie.
Or je remarquai que cela n'avait pas grand sens, étant donné que tous les cas imaginables
pouvaient recevoir une interprétation dans le cadre de la théorie adlérienne ou, tout aussi bien, dans
le cadre freudien. J'illustrerai ceci à l'aide de deux exemples, très différents, de comportement : celui
de quelqu'un qui pousse à l'eau un enfant dans l'intention de le noyer, et celui d'un individu qui ferait
le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l'enfant. On peut rendre compte de ces deux cas, avec une
égale facilité, en faisant appel à une explication de type freudien ou de type adlérien. Pour Freud, le
premier individu souffre d'un refoulement (affectant, par exemple, l'une des composantes de son
complexe d'OEdipe), tandis que, chez le second, la sublimation est réussie. Selon Adler, le premier
souffre de sentiments d'infériorité (qui font peut-être naître en lui le besoin de se prouver à lui-même
qu'il peut oser commettre un crime), tout comme le second (qui éprouve le besoin de se prouver qu'il
ose sauver l'enfant). Je ne suis pas parvenu à trouver de comportement humain qui ne se laisse
interpréter selon l'une et l'autre de ces théories. Or c'est précisément cette propriété - la théorie
opérait dans tous les cas et se trouvait toujours confirmée - qui constituait, aux yeux des admirateurs
de Freud et d'Adler, l'argument le plus convaincant en faveur de leurs théories. Et je commençais à
soupçonner que cette force apparente représentait en réalité leur point faible." 

K. Popper, Conjectures et réfutations, Payot, 1985, p. 59-68.

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