lundi 5 janvier 2015

"Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins".




"La vie et la mort de Socrate sont l'histoire des rapports difficiles que la philosophe entretient, - quand il n'est pas protégé par l'immunité littéraire, - avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l'absolu figé dont ils lui tendent l'image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l'honneur de l'humanité, quitte à l'oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c'est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l'a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu'on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu'au bout. Ce qu'on lui reproche n'est pas tant ce qu'il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l'Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m'accusent. Parole d'oracle : il croit plus qu'eux, mais aussi il croit autrement qu'eux et dans un autre sens. La religion qu'il dit vraie, c'est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus, - puisque, enfin, dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux, qui prévoient l'avenir, - où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l'homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d'une vérité qu'elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense. Et de même, quand il justifie la Cité, c'est pour des raisons siennes et non pour des raisons d'État. Il ne fuit pas, il paraît devant le tribunal. Mais il y a peu de respect dans les explications qu'il en donne. D'abord, dit-il, à mon âge, la fureur de vivre n'est pas de mise ; au surplus, on ne me supporterait pas mieux ailleurs ; enfin, j'ai toujours vécu ici. Reste le célèbre argument de l'autorité des lois. Mais il faudrait le regarder de près. Xénophon fait dire à Socrate : on peut obéir aux lois en souhaitant qu'elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix. Ce n'est donc pas que les lois soient bonnes, mais c'est qu'elles l'ordre et qu'on a besoin de l'ordre pour le changer. Quand Socrate refuse de fuir, ce n'est pas qu'il reconnaisse le tribunal, c'est pour mieux le récuser. En fuyant, il deviendrait un ennemi d'Athènes, il rendrait la sentence vraie. En restant, il a gagné, qu'on l'acquitte ou qu'on le condamne, soit qu'il prouve sa philosophie en la faisant accepter par les juges, soit qu'il la prouve encore en acceptant la sentence. Aristote, soixante-treize ans plus tard, dira en s'exilant qu'il n'y a pas de raisons de permettre aux Athéniens un nouveau crime de lèse-philosophie. Socrate se fait une autre idée de la philosophie : elle n'est pas comme une idole dont il serait le gardien, et qu'il devrait mettre en lieu sûr, elle est dans son rapport vivant avec Athènes, dans sa présence absente,dans son obéissance sans respect. Socrate a une manière d'obéir qui est manière de résister,comme Aristote désobéit dans la bienséance et la dignité. Tout ce que fait Socrate est ordonné autour de ce principe secret que l'on s'irrite de ne pas saisir. Toujours coupable par excès ou par défaut, toujours plus simple et moins sommaire que les autres, plus docile et moins accommodant, il les met en état de malaise, il leur inflige cette offense impardonnable de les faire douter d'eux-mêmes. Dans la vie, à l'Assemblée du peuple, comme devant le tribunal, il est là, mais de telle manière que l'on ne peut rien sur lui. Pas d'éloquence, point de plaidoyer préparé, ce serait donner raison à la calomnie en entrant dans le jeu du respect. Mais pas non plus de défi, se serait oublier qu'en un sens les autres ne peuvent guère le juger autrement qu'ils font. La même philosophie l'oblige à comparaître devant les juges et le fait différent d'eux, la même liberté qui l'engage parmi eux le retranche de leur préjugés. Le même principe le rend universel et singulier. Il y a une part de lui-même par où il est parent d'eux tous, elle se nomme raison, et elle est invisible pour eux, elle est pour eux, comme disait Aristophane, nuées, vide, bavardage. Les commentateurs disent quelquefois : c'est un malentendu. Socrate croit à la religion et à la Cité en esprit et en vérité, - eux, ils y croient à la lettre. Ses juges et lui ne sont pas sur le même terrain. Que ne s'est-il mieux expliqué, on aurait bien vu qu'il ne cherchait pas de nouveaux dieux et qu'il ne négligeait pas ceux d'Athènes : il ne faisait que leur rendre un sens, il les interprétait. Le malheur est que cette opération n'est pas si innocente. C'est dans l'univers du philosophe qu'on sauve les dieux et les lois en les comprenant, et, pour aménager sur terre le terrain de la philosophie, il a fallu justement des philosophes comme Socrate. La religion interprétée, c'est, pour les autres, la religion supprimée, et l'accusation d'impiété, c'est le point de vue des autres sur lui. Il donne des raisons d'obéiraux lois, mais c'est déjà trop d'avoir des raisons d'obéir : aux raisons d'autres raisons s'opposent, et le respect s'en va. Ce qu'on attend de lui, c'est justement ce qu'il ne peut pas donner : l'assentiment à la chose même, et sans considérants. Lui, au contraire, paraît devant les juges, mais c'est pour leur expliquer ce que c'est que la Cité. Comme s'ils ne le savaient pas, comme s'ils n'étaient pas dans la Cité. Il ne plaide pas pour lui-même, il plaide la cause d'une cité qui accepterait la philosophie. Il renverse les rôles et le leur dit : ce n'est pas moi que je défends, c'est vous. En fin de compte, la Cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c'est eux qui sont jugés et c'est lui qui juge. Renversement inévitable chez le philosophe, puisqu'il justifie l'extérieur par des valeurs qui viennent de l'intérieur.
Que faire si l'on ne peut ni plaider ni défier ? Parler de manière à faire transparaître la liberté dans les égards, délier la haine par le sourire, - leçon pour notre philosophie, qui a perdu le sourire avec son tragique. C'est ce qu'on appelle ironie. L'ironie de Socrate est une relation distante, mais vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n'est que soi, inéluctablement, et cependant se reconnaît dans l'autre, elle essaie de délier l'un et l'autre pour la liberté. Comme dans la tragédie, les adversaires sont tous deux justifiés et l'ironie vraie use d'un double sens qui est fondé dans les choses. Il n'y a donc aucune suffisance, elle est ironie sur soi non moins que sur les autres. Elle est naïve, dit bien Hegel. L'ironie de Socrate n'est pas de dire moins pour frapper davantage en montrant de la force d'âme ou en laissant supposer quelque savoir ésotérique. " Chaque fois que je convaincs quelqu'un d'ignorance, dit mélancoliquement l'Apologie, les assistants s'imaginent que je sais tout ce qu'il ignore. " Il n'en sait pas plus qu'eux, il sait seulement qu'il n'y a pas de savoir absolu et que c'est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité. Hegel oppose à cette bonne ironie l'ironie romantique qui est équivoque, rouerie, suffisance. Elle tient au pouvoir que nous avons en effet, si nous voulons, de donner n'importe quel sens à quoi que ce soit : elle fait les choses indifférentes, elle joue avec elles, elle permet tout. L'ironie de Socrate n'est pas cette frénésie. Ou du moins, s'il y a chez lui des traces de mauvaise ironie, c'est Socrate lui-même qui nous apprend à corriger Socrate. Quand il dit : je me fais détester, c'est la preuve que je dis vrai, il a tort suivant ses propres principes : tous les bons raisonnements offensent, mais tout ce qui offense n'est pas vrai. Quand il dit encore à ses juges : je ne cesserai pas de philosopher, quand je devrais mourir plusieurs fois, il les nargue, il tente leur cruauté. Il cède donc quelquefois au vertige de l'insolence et de la méchanceté, au sublime personnel et à l'esprit d'aristocratie. Il est vrai qu'on ne lui avait pas laissé d'autres ressources que lui-même. Comme le dit encore Hegel, il apparut " à l'époque de la décadence de la démocratie athénienne ; il s'évada de l'existant et s'enfuit en lui-même pour y chercher le juste et le bon ". Mais, enfin, c'est justement ce qu'il s'était interdit de faire, puisqu'il pensait qu'on ne peut être juste tout seul, qu'à l'être tout seul on cesse de l'être. Si vraiment c'est la Cité qu'il défend, il ne peut s'agir seulement d'une Cité en lui, il s'agit de cette Cité existante autour de lui. Les cinq cents hommes qui s'assemblèrent pour le juger n'étaient pas tous des importants ou des sots : il y en eut deux cent vingt et un pour l'innocenter et trente voix déplacées auraient sauvé Athènes du déshonneur. Il s'agissait aussi de tous ceux, après Socrate, qui courraient le même danger que lui. Libre peut-être d'appeler sur soi la colère des sots, de leur pardonner dans le mépris et de passer au delà de sa vie, il ne l'était pas d'absoudre par avance le mal que l'on ferait à d'autres et de passer au delà de leur vie. Il fallait donc donner au tribunal sa chance de comprendre. Tant que nous vivons avec les autres, aucun jugement de nous sur eux n'est possible qui nous excepte et les mette à distance. Le tout est vain, ou le tout est mal, comme d'ailleurs le tout est bien, qui s'en distingue à peine, n'appartiennent pas à la philosophie."

M. MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie,
Gallimard, Paris,1953, pp.48-57

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